Vendée : Du génocide au mémoricide
Mécanique d'un crime légal contre l'humanité

Par Reynald Secher

Préface de Gilles-William Goldnadel — Postfaces de Hélène Piralian et Stéphane Courtois
Octobre 2011

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Le mémoricide : un crime toujours à l’œuvre ?
Postface du livre
par Hélène Piralian
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A Artem Piralian, mon grand-père,  délégué au traité de Sèvres où fut pour la première fois inscrit, dans la loi, le crime contre l’humanité.

 « Il faut que tous les brigands[1] de la Vendée soient exterminés avant la fin octobre.  Le salut de la patrie l’exige, l’impatience du peuple français le commande, mon courage doit l’accomplir. »[2]

« Il faut, s’il est nécessaire, employer le fer et le feu, mais en rendant les Vendéens coupables aux yeux de la nation du mal que nous leur ferons. »[3]

« J’ai survécu à un putsch, j’ai subi des interrogatoires. Il n’y a rien qu’ils puissent me faire de plus. Ce sont ceux qui mentent qui doivent avoir peur. »[4]

Dans son précédent livre La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen, Reynald Secher, se situant dans la filiation de Gracchus Babeuf et de Rafaël Lemkin, poursuit obstinément et courageusement son combat pour que la politique de terreur menée par la Convention en Vendée soit reconnue comme génocide. De ce travail qu’il a entrepris depuis sa soutenance de thèse en 1985 est né un premier livre : Le génocide franco-français : la Vendée-Vengé dans lequel il démontre, « documents à l’appui, que la Vendée correspondait à un système proto-industriel d’anéantissement et d’extermination d’une partie du peuple de France non pas en raison de ce qu’elle faisait, mais de ce qu’elle était. »

Dans ce nouveau livre Du génocide au mémoricide : le modèle de la Vendée, Reynald Secher poursuit son travail d’exhumation et de maillage de l’histoire et de la mémoire et fait un pas de plus en ajoutant à la demande de reconnaissance du génocide des Vendéens celle du mémoricide introduisant ainsi dans le législatif la dimension d’atemporalité[5] et son corollaire l’imprescriptibilité qui sont les caractéristiques de tous les génocides.

En effet, si le génocide vise la destruction d’un groupe en son entier, de ses racines culturelles collectives à sa généalogie familiale, cette destruction atteint à la fois l’histoire privée et l’histoire collective, l’antécédence comme la descendance des survivants, dans une tentative de détruire tous ses repères d’humanité, le livrant à un néant, au sens propre, impensable, c’est-à-dire qui ne peut pas être pensé sans l’appui et la reconnaissance d’autres extérieurs à ce drame. Ce qui est le cas jusqu’à maintenant pour la majorité des Vendéens.

Il s’agit avant tout, au-delà du meurtre réel des vivants, de détruire l’ordre généalogique dont ils sont issus en faisant disparaître des « ayant-existés », les génocidés, qui dés lors ne peuvent plus devenir des ancêtres morts puisque leur non existence qu’instaurent les génocidaires rend leur deuil impossible. Le déni est constitutif de cette destruction puisque c’est lui qui en déniant le sens de ce projet fait que cette disparition, ce « n’ayant-jamais-été » des génocidés, ne peut prendre fin : c’est ce déni qui, se poursuivant activement dans le présent sous forme d’un mémoricide, maintient les descendants des génocidés au lieu même d’une destructivité dont ils se trouvent prisonniers.

C’est ainsi que la structure génocidaire se traduit par la destruction, à travers l'organisation de la disparition des morts, du lien généalogique des survivants. Et a pour conséquence la mise en place d'une déconstruction du sujet à venir qui, en rendant à la fois l'incarnation et la transmission impossibles, ne laisse à ceux qui survivent que la possibilité, pour rester humain, d'offrir leur corps en place de sépulture à la fois terrestre et symbolique, dans le temps suspendu et intemporel du trauma. Dès lors les rescapés et leurs héritiers se trouvent contraints de devenir le lieu d’un double recueil de ces disparus pour éviter justement leur disparition ce qui les oblige d’être à la fois les témoins vivants de leur existence passée dans l’avant de leur destruction, en même temps que d’en devenir les tombes. Les disparus deviennent ainsi des morts maintenus en vie mais des morts dont on ne peut faire le deuil et qui n’évitent la disparition qu’au prix de rendre, pour les vivants, toute vie personnelle très difficile tout occupés qu’ils sont à cette tâche surhumaine. 

Par ailleurs, lorsque le déni se prolonge en mémoricide, la mémoire pour les survivants ne peut se constituer. L’écart entre le passé et le présent sur lequel se fonde la mémoire ne peut se produire puisque le déni suspend le temps et que le présent ne peut plus consister que du maintien du passé. Or, pour qu’il y ait mémoire, il faut nécessairement qu’il y ait un passé et un présent séparés par un temps qui modifie ce passé donnant naissance à un temps nouveau où passé et présent ne se confondent pas mais organisent une histoire qui rende possible un vrai futur qui innove. Le processus produit par le mémoricide met donc hors d’atteinte un futur qui s’il est innovant, ne peut être vécu que comme une trahison ce qui rend toute construction d’une vie propre extrêmement difficile. Dés lors toute l’organisation du temps psychique, pour les uns comme pour les autres, ne s’organise plus qu’à partir de la disparition et de son déni, la disparition étant elle-même déjà un déni, celle de « l’ayant existé » des disparus. En effet, dans ce temps où le déni peut se poursuivre en toute impunité, pour les survivants et leurs descendants, le présent ne peut plus être que la présentification du passé, c’est-à-dire un maintien quasi intact, pour l’empêcher de disparaître, de ce passé dénié.

La disparition qui détruit la transmission opère donc une déconstruction de ce qui constitue l’humain en sa spécificité. En effet, plus je travaille sur la spécificité d’un génocide et ses effets psychiques sur les héritiers des survivants et plus la question de la disparition des génocidés et des dénis qui l’accompagnent me paraissent être au centre d’un processus de déshumanisation qui constitue tout descendant en survivant. Ce survivant reste attaché à un disparu devenu de par la volonté destructrice des génocidaires, un « n’ayant jamais été » donc il ne peut faire le deuil mais qu’il peut seulement maintenir en existence, tâche qui lui incombe comme unique témoin de l’ ayant été de ce disparu. C’est pourquoi ce survivant se doit de lui vouer son corps et sa vie en une dette infinie, comme dette de celui qui a échappé à la disparition, pour le maintenir hors du néant. Il se doit aussi de rester auprès de lui et de partager la souffrance dont il suppose qu’elle fut la sienne au moment de sa disparition et dont il se charge comme preuve à la fois de sa propre existence et de celle de cet autre car il en dépend. L’un et l’autre ne formant plus qu’un en un lien de souffrance à maintenir comme dernier rempart contre le néant. Tout bonheur est alors vécu, par le survivant comme interdit et coupable.

Peut-on alors parler pour le survivant d’une sorte de solidarité monstrueuse avec les disparus qui disloque son identité en même temps qu’elle est son seul recours, sa seule possibilité de pouvoir avoir le droit à l’existence ?
Ainsi tant que le disparu n’est pas reconnu, honoré, réanimé, réincarné, le survivant ne peut que rester non pas un endeuillé mais au contraire en manque de deuil, son entrée dans sa propre vie restant suspendue à la possibilité de ce deuil. Par ailleurs, s’il est l’héritier de survivants il est doublement pris dans cette impossibilité de vie propre puisqu’il se doit d’être fidèle non seulement aux disparus mais à ces survivants qui l’on précédés et qui furent les premier porteurs de ce deuil impossible.

Mais revenons au génocide des Vendéens si comme le dit Rafaël Lemkin, les génocides ont existé de tous temps, le génocide des Vendéens, lui, est le premier génocide légal, c’est-à-dire voté par les représentants du peuple, et le premier génocide moderne de type proto-industriel. Qui plus est, les conventionnels responsables de la Terreur en légiférant[6] c’est-à-dire en légalisant ce crime contre l’humanité, l’ont justifié

« L’extermination est une conséquence présentée comme une nécessité d’intérêt public afin de protéger les droits sacrés du peuple souverain » Il en résulte que cette légalisation, étant devenue une chose naturelle,[7] ce génocide ait pu servir de matrice à des génocides et des totalitarismes modernes.

C’est pourquoi comme le dit Reynald Secher il mérite que l’on s’y attarde particulièrement si l’on veut comprendre les implications qui en découlent comme la spécificité du mémoricide qui l’accompagne.

De son coté François Furet explique comment apparaît une certaine idée de la Révolution, inséparable de mesures extrêmes: « La Terreur est le gouvernement de la crainte, que Robespierre théorise en gouvernement de la vertu. Née pour exterminer l’aristocratie, la Terreur finit en moyen de réduire les méchants et de combattre les crimes. Elle est désormais coextensive à la Révolution, inséparable d’elle, puisqu’elle seule permet de produire un jour une République de citoyens.»[8]

L’état révolutionnaire n’est donc pas criminel, il ne fait que protéger son peuple. Au moment des faits le génocide n’est pas dénié mais justifié. D’autres génocides s’appuieront sur lui pour justifier des exterminations au nom du bien du peuple ou de la nation. Ce fut le cas des Jeunes Turcs mais aussi d’Hitler qui a dit cette phrase désormais célèbre « Qui se souvient encore de l’extermination des Arméniens » comptait bénéficier de la même impunité qui fut celle des génocidaires turcs, quant à Lénine il ira même jusqu’à utiliser en un retournement pervers l’analyse du populicide de Babeuf comme modèle dans la mesure ou le génocide des Vendéens n’ayant été ni reconnu ni jugé ni condamné pas plus en son temps que symboliquement dans l’ après coup trouve dans cette filiation perverse comme un garantie d’impunité. On voit comment à partir de cette filiation souterraine les génocidaires s’appuyant les uns sur les autres ils ont pu se justifier leurs pratiques génocidaires.

Il y a donc une présence toujours active du génocidaire inaugurée par la Terreur, sa filiation se constituant à la fois du coté de sa légitimation et du coté de son impunité.

Nous allons rapprocher le génocide des Arméniens de celui des Vendéens parce qui tous deux sont constitutifs de la fondation d’une République. C’est sans doute pourquoi leur non-reconnaissance dure depuis plus de deux siècles pour le génocide des Vendéens et d’un siècle pour le génocide des Arméniens. Le premier étant devenu comme nous venons de le dire la matrice des génocides suivants dont les Jeunes Turcs parmi d’autres, se sont inspirés pour mettre en œuvre et justifier leur propre génocide. Quant au génocide des Arméniens il fut le premier génocide du XXème siècle et se trouve lier de multiples façons au génocide des Juifs.

Ainsi comme le dit Dogan Akhanli : « On peut croire qu’entre les Jeunes Turcs et le Nazis il n’y a pas de relation, alors que notre histoire croise l’histoire allemande de façon étonnante par exemple…Franz Von Papen qui avait ouvert le chemin du pouvoir à Hitler était officier dans les forces ottomanes entre 1915 et 1918 au 4éme régiment du Moyen-Orient en Palestine. » [9]

De même que Vahakn Dadrian dans son livre Histoire du génocide arménien, montre que les généraux allemands avaient non seulement une connaissance préalable des objectifs et des conséquences de ces déportations mais qu’ils y ont participés activement.[10]. Vahakn Dadrian et Dogan Akhandi mettent tous deux en lumière l’existence, en partie occulte, de cette filiation perverse des génocides entre eux en même temps que la revendication de ce lien par les génocidaires eux-mêmes, comme l’atteste la phrase d’Hitler, qui table après l’impunité sur le déni qui réussit à produire l’inexistence du génocide, son effacement en tant que génocide.  Ce qu’a bien compris Jean-Marie Carzou lorsqu’il termine son livre « Arménie 1915 » par ces mots : « Alors ? Ce génocide, nous l’avons rêvé ? Non. C’est un génocide parfait : il n’a pas eu lieu…»[11]

L’absence de reconnaissance officielle d’un génocide permettant, en toute impunité par un retournement pervers, de le justifier tout en le niant : Il n’a pas eu lieu mais il était nécessaire.

C’est ainsi que Behlul Ozkan professeur en politique étrangère à l’université de Bogazici d’Istanbul, peut déclarer que la Turquie actuelle, n’est pas responsable du génocide des Arméniens qui a été commis par l’empire ottoman tout en le jugeant nécessaire « En 1923 dit-il Mustafa Kemal Ataturk a renoncé à l’héritage ottoman. (Peut-on renoncer à un héritage ?) Nous ne devons pas payer pour les péchés des Jeunes Turcs. En même temps, je note que la déportation a été nécessaire pour la formation de la nation turque. »[12]
Ici encore, de telles paroles ne sont possibles que parce qu’elles s’appuient sur le déni de l’Etat lui-même qui refuse de reconnaître ce génocide et qui permet que la poursuite de ce déni puisse avoir lieu en toute impunité.
Pierre Vidal Naquet dans la préface du livre Crime du silence souligne le fait qu’un état qui, ayant commis un meurtre, «nie l’existence même du meurtre et parvienne à faire partager à beaucoup cette négation, au nom des intérêts bien compris de la diplomatie et parfois au nom du respect dû à tous les peuples pose tout de même quelques problèmes aux héritiers des victimes. »[13]

C’est ce précisément à quoi se trouve confronté Johannes Lepsius, président de la deutsche orient mission et de la société germano-arménienne dans la rédaction de son rapport secret sur les massacres d’Arménie écrit en 1916 où il tente d’établir un compromis là où l’intérêt d’état et souci humanitaire ne coïncident pas, ce qui explique à la fois son « acharnement informatif dont on sait qu’il fut pénible mais qui était pour lui un devoir »… » Une manière… de répondre à l’acharnement des meurtriers et, par ailleurs, son désir de garder le plus secret possible ces informations pour ne pas nuire à l’intérêt politique de l’Allemagne dont la Turquie est à ce moment l’allié. « Je fais une obligation dit Johannes Lepsius en introduction à ceux qui reçoivent ce rapport, de le considérer comme strictement confidentiel et de ne s’en servir qu’autant qu’il sera nécessaire pour faire naître la conviction qu’il est nécessaire de secourir ces malheureux et d’établir leur droit à la sympathie. En aucun cas, nos intérêts politiques ne doivent souffrir du discrédit jeté sur la Turquie. »[14]
« L’Allemagne avait cependant à l’époque de la première guerre mondiale les moyens de faire pression sur les autorités turques pour sauver le peuple arménien du génocide. Plusieurs de ses consuls conseillèrent à Berlin d’agir dans ce sens. Mais la politique officielle allemande mit en avant la « non-ingérence » dans les affaires turques, tout en participant directement à l’annihilation des Arméniens » 

Ainsi l’Allemagne fut clairement complice du génocide des Arméniens au nom d’intérêts économiques et politiques.

On sait que ceux-ci furent préservés et les malheureux en question exterminés en toute impunité et sans que personne ne vienne à leur secours.[15].

Si nous revenons à la Vendée, l’extermination de toute une population, en l’occurrence celle de la Vendée a été justifiée non au nom d’intérêts économiques mais de valeurs et pour protéger ce pour quoi la Révolution était censée s’être battu c’est-à-dire la République mais plus encore la déclaration des droits de l’homme, le respect de la personne, de ses droits et de sa dignité. C’est ce qui va être retenu en particulier par ceux dans d’autres pays, qui vont exercer à leur tour la Terreur au nom du bien des citoyens.

Peut-on cependant être plus éloigné de cette protection qu’en ordonnant une extermination sans pitié d’une partie de sa population, extermination qui, accompagnée des pires tortures qui dégradent et déshumanisent le plus possible chaque individu, pour littéralement les faire disparaître de l’ordre humain comme dans les mariages républicains. Cette locution fut créée par Jean-Baptiste Carrier pour caractériser la forme d’exécution qui consiste à attacher un homme et une femme nus ensemble, à les exposer à la vue publique un certain temps puis à les jeter dans la Loire à partir de bateaux équipés de trappes à cet effet. Ces noyades étaient appelées des  baignades nationales et la Loire, la Loire républicaine.[16].

Ainsi le mot républicain et le mot national furent toujours étroitement associés à toutes les barbaries commises par la Terreur. Les vendéens furent donc bien déshumanisés et exterminés au nom de la République et des droits de l’homme, déshumanisation et extermination qui furent justifiées comme nécessaire non seulement à la fondation de la république mais à l’instauration des droits de l’homme.

Est-ce cette totale contradiction qui proprement impensable a fait du génocide des Vendéens ce qui ne peut pas, ne doit pas être révélé sous peine de mettre en danger les fondements de la déclaration des droits de l’homme modèle devenue universel et fondement de l’Etat républicain ? Le déni porterait alors en réalité autant, sinon plus, sur le lien qui lie la révolution à ce génocide qu’au génocide lui-même, lien qui doit à tout prix être effacé. En effet, si le génocide est dénié le lien ipso facto disparaît. Ce qui explique en ce cas la force du mémoricide qui a en charge ce double effacement.
Différents historiens s’accordent à souligner les difficultés de la reconnaissance d’un génocide par un état lorsqu’il s’est fondé sur ce génocide. Yves Ternon dans les Etats criminels dit qu’« Aucun Etat n’est en mesure de reconnaître avoir conçu, encore moins perpétré un génocide, même dans un lointain passé, à moins qu’il ne soit en rupture historique avec ce passé »[17] quant à Taner Akcam il dit de son coté que « Si l’extermination, des arméniens reste encore un tabou c’est qu’elle appartient aux événements fondateurs de la jeune république (turque) »[18].

Ainsi si la reconnaissance d’un génocide ne peut s’accomplir que d’une rupture historique reste à savoir en quoi consiste cette rupture historique. Or ce qui semble relativement clair en ce qui concerne la Turquie le semble beaucoup moins en ce qui concerne la France. En effet, cette rupture est sans cesse en question en Turquie comme le dit Erol Özkoray lorsqu’il qualifie le régime turc de « régime caché autoritaire, putschiste ou dictatoriale ou encore de totalitarisme déguisé en pseudo-démocratie ». « Dans ce pays, dit-il, la liberté d’opinion et de la presse est limitée par plusieurs articles du code pénal dont le plus connu est l’article 301 qui réprime la critique de la nation turque ainsi que celle de l’armée et il ajoute en effet le régime ne veut pas que ses citoyens pensent, pour mieux asseoir son pouvoir qui ne tient que de la répression de toute contestation »[19]et pourquoi la lutte des intellectuels pour la reconnaissance du génocide va de pair avec la lutte pour un changement de régime.

Ce qui cependant, avouons-le, est beaucoup moins clair quant il s’agit de la France, de la France dite républicaine et démocratique, les effets du mémoricide qu’elle maintient étant plus difficile à déceler donc moins repérables, mais aussi de ce fait peut-être plus pernicieux car en s’exerçant de manière indirecte et beaucoup plus cachée, ils se révèlent être aussi destructeurs pour ceux qui en sont les victimes.

D’autre part ceux qui veulent le maintien à tout prix du déni et du mémoricide d’un génocide savent très bien, dans leur inconscient en tout cas, les bouleversements que sa reconnaissance entraînerait tant dans la sphère du collectif que dans celle du privé. Bouleversements à la fois des idéaux, des images de soi mais aussi de repères psychiques internes et ceci non seulement pour les héritiers des victimes mais aussi pour ceux des bourreaux.

Nous avons une remarquable description de cette prise de conscience dans le livre de ma grand-mère de Fethiye Cetin [20], livre qui a tout de suite été en Turquie un best-seller et qui vaut me semble t-il dans tous les cas de figures. Sa grand-mère fait partie de ces arméniens que l’ont appelle des crypto arméniens, qui, sous la pression des turcs, cachent leurs origines, turcs qui parfois les ont recueillis, épousées, lorsqu’il s’agit de jeunes filles, et donc sauvés pendant ou après le génocide. Ils font donc partie des survivants rescapés, rescapés que les Turcs appellent de ce nom terrible et évocateur les restes de l’épée.

Fethiye Cetin raconte : «Ma grand-mère et moi avions développé une relation secrète très spécifique. Je réalisais qu’elle voulait tout dire, qu’elle voulait lever le rideau du secret, se débarrasser du fardeau qu’elle avait dû porter seule, mais qu’elle avait peur que ces secrets puissent me mettre en danger. Je compris que ma grand-mère voulait me protéger.… « Dans ma famille, on nous avait dit que mes grands parents étaient des cousins ! Ce n’était pas vrai. On nous avait dit que ma grand-mère, comme son mari était de Cermik. Ce n’était pas vrai non plus. La plupart des choses que je croyais vraies étaient erronée. »

Elle apprend alors que sa grand-mère était d’une famille arménienne déportée. Sa grand-mère lui raconte cette déportation et lui dit aussi comment elle a été adopté par un caporal turc qui l’a élevé comme sa fille et lui a donné un nom turc. : Seher (Le moment qui précède l’aube).

Le premier effondrement pour elle est lié aux mensonges.

« Ce que je venais de découvrir ne correspondait pas du tout à ce que je savais tout le savoir que j’avais jusque-là se retrouvait sans dessus dessous mes valeurs étaient ébranlées, mon cerveau lancinait de douleur et de confusion j’avais peur que ma tête n’explose et que son contenu n’éclabousse tout autour de moi.

J’étais incapable d’effacer ces scènes de mon imagination : les yeux des gens, en particulier ceux des enfants dans la cour de l’église, les petits-enfants jetés à la rivière, la petite tête émergeant de l’eau avec le désir instinctif de vivre… Par dessus ces scènes, s’imprimait une image de moi-même récitant des poèmes à l‘école lors de chaque fête nationale… Ces poèmes sur « notre passé glorieux » que je récitais avec l’élan de mon cœur d’enfant, se brisaient désormais contre les images des yeux d’enfants effrayés, des visages d’enfants disparaissant sous les vagues sur la rivière coulant, rouge, pendant des jours d’affilée. »

Cette surimpression produit chez elle une sidération, proche d’une perte d’identité : Le monde n’est pas ce que je croyais, je ne suis pas ce que je croyais. Sa grand-mère devient en dévoilant les mensonges dont elle était l’objet comme la représentante de ceux-ci, le contact entre elles deux est comme coupé « Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Le jour suivant, j’errai comme un fantôme. J’étais incapable de rester avec ma grand-mère. Je ne pouvais plus lui parler. »

Vit-elle alors comme en miroir la sidération de sa grand-mère, son impossibilité de penser lorsqu’apparait une question qui touche à ce temps tenu secret jusque-là de sa vie et qui atteint en même temps d’autres zones mystérieuses et dangereuses enfouies en elle, par exemple la part prise par son père adoptif tant aimé et pilier de son enfance dans les massacres d’Arméniens de son village ?

Mais n’est-ce pas d’autant plus impossible à penser que l’accès à ces éléments se trouve verrouillé par le déni du génocide dont elle est, au sein de la famille, la seule à être victime ? Comment dès lors élaborer et organiser à l’intérieur de soi les différents éléments de sa vie lorsque certains sont déniés et cependant continuent de peser quotidiennement sur soi et cela d’autant plus fort qu’ils sont déniés, interdits, frappés de disparition ?

Au regard du déni la levée du secret ne mettrait- il pas en danger les membres de sa famille en tant qu’ils sont ou se croient turcs ?

« Dès qu’un sujet dont elle ne voulait pas parler surgissait, dès qu’on lui posait des questions désagréables, la réponse de ma grand-mère était toujours la même : « comment l’aurais-je su ? 

Cette réponse voulait également dire ; « tu as raison, j’aurais bien voulu, mais j’étais impuissante. Que puis-je y faire ? »

Pourquoi s’interroge Fethiye Cetin : «  Cette femme qui, tout au long de sa vie, avait su faire face à des difficultés inimaginables, surmonté tous les obstacles rencontrés par ses enfants ou par ceux qui lui étaient chers, se retrouvait-elle si désemparée lorsqu’il s’agissait d’une question relative à sa propre identité ?

Pourquoi était-elle incapable de défendre sa propre famille, sa propre identité, ses désirs propres ? »[21]. C’est-à-dire sa famille arménienne, son identité arménienne, ses désirs d’arménienne.

Peut-être est-ce le déni de ce génocide dont elle a été victime elle et les siens et sur lequel il lui est impossible de s’interroger qui lui rend l’accès à sa famille, à elle-même et à toute arménité également impossible puisque inséparables de ce génocide ? Ainsi ce déni et les mensonges qu’il nécessite empêchent donc la grand-mère d’exister mais fait aussi de la petite fille la complice involontaire des génocidaires.

Ainsi si le lien générationnel est coupé, la transmission se trouve comme gelée et avec elle la vie propre de l’héritier de ce blanc ou de ce mensonge qui a trait à son ou ses ancêtres en tant qu’ils sont ceux sur qui se fonde son identité.
 Au regard de quoi cette phrase d’Alain Brossat qui est cependant un spécialiste de l’étude des crimes contre l’humanité me paraît étrange parce qu’elle mélange différents registres en même temps qu’elle évacue ce qui est au centre de la spécificité génocidaire : « Les morts, entendus essentiellement comme les ancêtres, ne sont pas non plus pour nous, modernes - à la différence de ce qui est le cas dans des sociétés traditionnelles - ceux en souvenir ou en référence auxquels nous accomplissons notre destin et formons nos projets. Notre conscience historique est fondée sur la permanence de cette déliaison. Il y a un moment déjà que les morts (les ancêtres) ne dictent plus nos conduites politiques et nos choix de vie. »[22]
En effet, dire cela me semble faire preuve d’une méconnaissance absolue de la structure psychique du sujet humain et particulièrement de la question du deuil puisque dans le cas d’un génocide les héritiers des génocidés, en l’absence de deuil possible, ne peuvent que devenir otages de ces morts déshumanisés et tombés dans l’inexistence. Faute donc d’ancêtres accomplissant leur rôle de passeurs, faute donc de liaison avec eux, ce lien étant détruit, il ne peut y avoir de déliaison au sens ou l’emploie Alain Brossat pour les rescapés d’un génocide laquelle nécessite impérativement de se produire, de ne pouvoir se produire, qu’à à partir d’un lien existant. C’est donc  la destruction de ce lien fondateur de l’humain comme spécificité du projet génocidaire qu’Alain Brossat évacue ainsi.

Nous allons retrouver cette même question dans la lecture du mouvement : Liberté pour l’histoire.

Mais revenons à Fethiye Cetin qui se trouve prise non seulement dans cette scène de meurtre génocidaire à la fois du coté des victimes et du coté des bourreaux mais aussi dans son déni qui a suspendu la vie de sa grand-mère à la disparition et au deuil non fait des génocidés de sa famille. Ainsi en dévoilant le mensonge qui entoure son origine et son histoire et en lui demandant en même temps de retrouver les membres de sa famille qui ont échappé aux massacres et se sont réfugiés en Amérique, sa grand-mère la charge de répondre pour elle à sa question : « comment pourrais-je savoir ? »[23]

Car ce n’est qu’à partir de ce mouvement de retour vers le passé génocidaire et la réapparition, la sortie de l’ombre et même du néant des crypto-arméniens, accompagnée de la restauration de leur humanité et de la reconnaissance de leur richesse dans la participation au collectif culturel du pays qui leur permet d’exister à nouveau dans leur épaisseur positive que Fethiye Cetin va pouvoir savoir. Savoir ce qu’il en est de la destruction, mais aussi se réapproprier son existence grâce à la réapparition dans l’existence des disparus arméniens.

Ainsi retrouvons nous toujours la question des disparitions et des deuils non faits dans les interrogations et les préoccupations de ceux qui pensent que la non reconnaissance et le déni d’un génocide entraînent de graves dommages aussi bien politiques que psychiques et ceci pour les descendants des victimes comme pour ceux des bourreaux. Question qui commence à tarauder la société turque en ses citoyens les plus conscients. Comme le dit Elif Shafak  dans son compte rendu du colloque qui s’est tenu à l’université de Bilgi à Istanbul en 2006 « Aujourd’hui nous devrions commencer à pleurer pour cette perte »,[24] c’est-à-dire celle de leurs voisins arméniens, qui ont disparu sans sépultures, dans les déserts et les eaux de l’Euphrate, mais qui avant leur disparition incarnaient une partie de la richesse du pays.

De même dans son livre Les disparus Daniel Mendelshon dit ceci à propos des personnes de sa famille disparues dans les camps et les chambre à gaz nazis. « J’ai compris que j’étais à la recherche de la mauvaise histoire- l’histoire de la façon dont ils étaient morts, plutôt que celle dont ils avaient vécu. … L’histoire réelle, c’était le fait qu’ils avaient été des gens ordinaires, qu’ils avaient vécus et qu’ils étaient morts comme tant d’autres. »[25]

Ce n’est donc, semble t-il, qu’à partir de cette réincarnation, de la restitution de leur vie aux disparus, que les héritiers se réappropriant leurs ancêtres peuvent reprendre une vie qui leur soit propre. Mouvement qui n’est lui-même rendu possible, et ceci malgré le gouvernement turc qui continue son déni actif et sa campagne vigilante et mondiale à ce sujet de menaces à l’égard des pays qui veulent inscrire la reconnaissance dans leur loi,[26] que grâce à la lutte des survivants éparpillés en diaspora dans le monde qui se situant sans ambiguïté comme les victimes d’un génocide luttent pour sa reconnaissance. Et qui ont obtenus que de nombreux pays inscrivent cette reconnaissance dans le juridique de leurs lois.

Ce n’est donc qu’appuyé sur cette visibilité que procure son inscription dans l’histoire universelle que le génocide des Arméniens peut faire partie de la liste des génocides reconnus et condamnés et ceci en dépit du déni de la Turquie dont la levée reste cependant essentielle et l’objectif dernier de la lutte des héritiers des rescapés.

Tout différent est le destin, semble t-il, jusqu’à maintenant du génocide des Vendéens où les victimes elles-mêmes ont peine à se reconnaître comme telles et donc à réclamer cette reconnaissance, ce qui a pour conséquence de ne jamais pouvoir apparaître dans la liste des génocides reconnus mais pire encore d’être utilisé, par certains penseurs et non des moindres comme représentant des demandes injustifiées et usurpatrices du terme.

A cet égard, il semble que le génocide des Vendéens soit le seul génocide dont les victimes seraient non seulement désignées comme des coupables mais se vivraient obscurément elles-mêmes comme coupables puisque se revendiquer comme victime équivaudrait à devenir ipso facto des ennemis de la république et des droits de l’homme. Glissement que favorise leur attachement au roi et au catholicisme, attachement que l’on peut comprendre si c’est la destitution de Dieu qui a rendu possible le génocide et l’animalisation d’une créature qui si elle n’était plus celle de Dieu basculerait dans le néant. Est-ce cela qui peut expliquer l’attachement désespéré des Vendéens à ce Dieu comme seul capable de maintenir leur humanité à travers la restauration de la mort en sanctifiant les génocidés comme enfants éternels de dieu ? D’où cet exemple de restauration et de présentification des génocidés à travers leur lien à Dieu dont parle Reynald Secher à propos du petit signe de Croix qui leur est destiné et que dessine sur sa poitrine chaque croyant en accompagnement de son signe de croix. Les Vendéens manifesteraient ainsi, en actes et sur leur corps comme un stigmate, la présence ou plutôt l’omniprésence des génocidés dont il leur est, au quotidien impossible de se séparer. Aussi ne peuvent-ils, faute de reconnaissance et de restauration de leur humanité que se réfugier dans un avant de leur destruction s’en référant à Dieu et au roi pour lutter contre la disparition de leurs ancêtres en les maintenant au présent à la fois en eux et en en Dieu.
De plus, si les génocidés sont à ce point toujours présent dans le quotidien de leurs descendants toujours faute de pouvoir par leur deuil en être séparés, cette omniprésence vient empêcher ces descendants de percevoir les effets psychiques actuels qu’ont sur eux la destruction dont leurs ancêtres ont fait l’objet. Car le suspens du deuil a aussi pour effet de suspendre donc de dénier cette destruction et, à plus forte raison d’en dénier ses effets sur eux. C’est cette destructivité qui revient en boomerang dans les désastres des les familles d’autant plus violement que se trouvent occultés les liens de sens qui lient ces malheurs présents aux destructions massives des ancêtres. Le mémoricide aurait pour vocation de maintenir cette coupure des liens de sens entre le passé et le présent, la destruction des ancêtres et les malheurs familiaux qui deviennent alors incompréhensibles.

Par conséquent, ces descendants là se trouvent, de ce fait, vivre dans une sorte d’exil à l’intérieur de frontières invisibles, là où vivent les génocidés, mais là aussi où la séparation d’avec eux, c’est-à-dire leur deuil n’a pas été possible. Ce qui les contraint à fusionner avec eux dans une temporalité abolie et à rester fixés au temps du trauma génocidaire là où la différence entre les générations mais aussi entre les sexes se trouve comme effacée dans une indistinction qui les précipitent les uns contre les autres en une proximité incestueuse faute de repères, ceux constitués par la séparation des vivants et des morts, la succession des génération et l’interdit d’inceste. Proximité qui ne peut dès lors plus que les conduire à enfanter du même donc des éternels survivants. C’est cette proximité qui en devenant promiscuité ne peut que produire des incestes comme des meurtres mais aussi des enfants morts avant que de vivre ou des suicides qui sont autant de retournements sur eux de cette violence génocidaire non reconnue ni par eux ni par la société, donc non interdite parce que non reliée à un espace collectif extérieur, qui serait garant de la loi et protecteur. C’est alors que d’une manière insensée l’éternité reviendrait aux génocidés et la destructivité à leurs descendants.

Ainsi comme nous l’avons déjà souligné les sujets qui ont été une première fois déstructurés détruits, désarticulés et comme arrachés à leur humanité à travers la destruction de leurs ancêtres par génocidaires le sont une deuxième fois par ceux qui entretiennent le mémoricide. Car c’est l’impossible construction d’un lieu de réception collectif, comme lieu de reconnaissance et d’enterrement des génocidés que bloque le déni et maintient le mémoricide mais aussi qui permet que la violence génocidaire puisse à l’infini se répéter sur leurs descendants.

C’est pourquoi reconnaitre les descendants des génocidés comme victimes aurait non pas pour effet de les installer dans ce statut mais au contraire de leur permettre d’en sortir en rendant avec la levée du mémoricide le deuil des génocidés enfin possible.

Destructivité qui ne peut se maîtriser puis disparaître ou se dissoudre qu’avec la prise de conscience de son sens au regard du génocide comme violence retournée contre soi, de celle que leurs ancêtres ont subie. Faute de quoi ils se trouvent condamnés à mettre ils en scène et incarner ce qui est dénié, seule manière de montrer ce qui ne peut être dit ni à eux-mêmes ni aux autres. Ce qui pourtant est une impasse car cela n’est ainsi pas plus vu qu’entendu ni par eux-mêmes ni par les autres, pour ce que cela exprime.

Dés lors, comment serait-il possible à ces descendants de participer à la vie collective, d’appartenir à une nation qui nie les morts qu’elle a génocidés et poursuit cette négation par un mémoricide qui maintient ainsi jour après jour ces génocidés dans l’inexistence. Comment le pourrait-il sans les renier et devenir complice des complices de leurs bourreaux que sont les citoyens français, ceux qui actuellement maintiennent encore activement ce mémoricide ?

C’est pourquoi il est possible de comprendre que cette société vendéenne repliée sur elle-même tente par ailleurs désespérément de rester séparée de la société dite française, c’est-à-dire républicaine, en refusant ses symboles qui pour elle renvoie les Vendéens à ce qui est indissociablement lié à l’origine de leur destruction.

Serait-elle alors une société endeuillée mais qui n’ose pas dire sa douleur parce que son origine est devenue inavouable, parce qu’irrecevable dans la lecture qu’en font « les autres » ?[27]
 
Telle est la force d’exclusion du mémoricide qui pèse sur descendants de victimes du génocide des vendéens qui en paralyse la pensée et les délégitime. Ce mémoricide est donc responsable à la fois de leur impossible deuil et de leur impossible citoyenneté.

Ainsi peut-on dire légitimement que la France a à l’ égard des Vendéens une dette de reconnaissance que seule l’abrogation des lois génocidaires pourrait honorer ce qui leurs permettrait de pouvoir (re)devenir des citoyens français sans abandonner ni trahir leurs ancêtres.

Et c’est sans doute ce refus de voir et de reconnaître le lien de la révolution à ce génocide qui été payé du prix du déferlement des totalitarismes mondiaux du XXème siècle et qui a permis à la fois leur impunité et leur justification.

Ce qui donc est essentiel de comprendre c’est que à partir d’un génocide et plus encore lorsque tous les protagonistes : victimes, survivants, témoins et bourreaux sont morts ce qui produit la persistance de la destruction génocidaire est le mémoricide. Mais aussi que la société qui en est complice ne peut qu’ être elle aussi affectée atemporellement par cette violence entretenue et non symbolisée qui ne peut qu’apparaître en elle en des poches de violence dont le véritable sens reste, en miroir de la violence génocidaire, à cause de ce mémoricide à la fois inconscient et inconnu, Comme prix a payé son maintien ?

A partir de cela, il devient clair que le déni comme le mémoricide d’un génocide ne peuvent être considérés comme des opinions mais sont bien des délits, des actes meurtriers qui poursuivent dans le présent l’acte génocidaire et qui nécessitent des sanctions. Ceux qui ne le comprennent pas n’ont en aucune manière compris la spécificité du génocide sa dimension d’atemporalité au regard de quoi la notion d’imprescriptibilité prend tout son sens. Erol Oekoray écrit précisément : « la liberté d’opinion peut être restreinte dans un seul cas, lorsqu’il s’agit du négationnisme des génocides. Le négationnisme étant un appel à la haine et un délit, il ne peut-être considéré comme une idée. D’ailleurs, la loi Gayssot (1990) réprime le négationnisme en France. Mais elle concerne uniquement la shoah une nouvelle loi votée à l’assemblée nationale concerne par ailleurs la négation du génocide des Arméniens.[28] Le Parlement européen travaille d’autre part sur un texte qui condamnera le négationnisme dans tous les pays de l’Union. » [29].

De son coté en 1971 Vladimir Jankelevitch écrivait en 1971 « l’horreur insurmontable que tout homme normal éprouve en pensant aux camps de la mort, cette horreur est une opinion « libre ». Serait-ce qu’on peut très bien professer l’opinion contraire ? Applaudir aux fours crématoires, serait-ce par hasard une « opinion ? »[30] Ce qui ne l’empêchera pas, par ailleurs, d’affirmer dans le même livre qu’il n’y a qu’un seul véritable génocide, digne de ce nom, celui des Juifs comme nous le verrons plus loin.

A ce sujet voici deux extraits des débats qui ont eu lieu à l’assemblée nationale le 18 mai 2006 à propos de la proposition de loi déposée le 12 avril[31] qui demande de compléter la loi du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 en y insérant un nouvel article créant le délit de contestation du génocide arménien et qui montre bien à quelles résistances se heurtent chez les parlementaires la question de la pénalisation du génocide des Arméniens. Questions que nous retrouveront plus loin cette fois dans la société civile et en particulier dans celle des historiens du manifeste : liberté pour l’histoire. Nous avons choisis les arguments qui plaident en faveur de cette pénalisation puisque dans la deuxième partie nous traiterons de ceux qui s’opposent non seulement à la pénalisation mais aux lois mémorielles exception faite cependant de la loi Gayssot.

M. Christophe Masse, rapporteur de la commission des lois : « Si la légitimité du parlement à écrire l’histoire peut être contestée, elle ne peut l’être lorsqu’il entend défendre les valeurs de la république, au premier rang desquelles figure la dignité humaine .D’autre part, le vote de la loi de 2001 a dores et déjà tranché le débat sur l’histoire et la mémoire pour ce qui concerne le génocide arménien….

Et M. Frederic Dutoit :Les rescapés d’autres crimes contre l’humanité attendent que nous prenions nos responsabilités pour faire reculer la barbarie c’est pourquoi l’assemblée nationale doit élargir la portée de la reconnaissance du génocide arménien en sanctionnant sa négation des mêmes peines qui s’appliquent à la négation de la Shoah cette proposition de loi peut être un levier qui renforcera le rôle de la France dans la défense des droits des personnes à leur histoire et du droit des peuples à la justice. »

Ainsi pénaliser les mémoricides des génocides et de crimes contre l’humanité, c’est-à-dire reconnaître que leur négation n’est pas une simple opinion mais la poursuite d’un crime, serait reconnaître, avec l’existence de celui-ci, ses spécificités d’atemporalité et d’imprescriptibilité.

II L’atemporalité et l’imprescriptibilité du crime contre l’humanité
 
La notion de crime contre l'humanité est peut-être un progrès de la conscience universelle et une saine réaction devant des crimes imprescriptibles. Mais elle ne saurait s'appliquer rétroactivement ni sur le plan intellectuel, ni sur le plan moral, ni, a fortiori, sur le plan juridique. [32]

Au moment de la loi Gayssot, les survivants des victimes et les orphelins étaient sous nos yeux, et les auteurs des abominations encore bien vivants. Avec la loi Taubira, on remonte à cinq ou six siècles, et avec l'Arménie, à des crimes dans lesquels la France n'a aucune part. A quand la Vendée ? A quand la Saint-Barthélemy ? A quand les Albigeois, les Cathares, à quand les Croisades ? [33]

Article 28 de la déclaration des droits de l’homme de 1793 : Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa constitution, une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. [34]

Il semble que certains historiens non seulement n’aient pas encore compris la spécificité du génocidaire mais aient contribués et continuent de contribuer activement en ce qui concerne le Génocide des Vendéens au maintien de son mémoricide. Le fondateur comme les signataires du mouvement Liberté pour l’histoire semblent être de ceux-là.

En effet, Réné Rémond fondateur du mouvement Liberté pour l’histoire dans son article « L’histoire et la loi » dit ceci :

 « A l’encontre de la pratique universelle qui disposait qu’après un certain délai les fautes ne pouvaient plus faire l’objet de poursuites pénales et qui interdisait même, sous peine de sanctions, d’évoquer le passé, notre siècle a décidé d’aboli les effets du temps sur la mémoire pour une certaine catégorie de crimes. L’oubli est interdit- il est même une faute ; et se souvenir est devenu une exigence éthique et juridique… telles sont les racines de ces lois qu’on nomme aujourd’hui mémorielles[35] et qui concerne l’établissement de la vérité de l’histoire…. Le crime contre l’humanité avait été conçu pour des faits contemporains, qui passaient l’entendement et dont l’horreur et l’ampleur ne relevaient d’aucune catégorie juridique. Il qualifiait le présent immédiat, il ne concernait pas le souvenir, ni la mémoire, ni le passé. Quant à la loi Gayssot elle avait été conçue dans les circonstances très précises du négationnisme faurissonien non contre les historiens, mais contre les militants de la contre vérité historique. Avec l’extension de la loi Gayssot et la généralisation de la notion de crime contre l’humanité, on est dans une double dérive : la rétroactivité sans limite et la victimisation généralisée du passé. »[36]. J’adopterai pour ma part la définition des lois mémorielles telles que les définissent certains historiens qui soulignent qu'il ne s'agit pas de dicter l'histoire mais de lutter contre l'idéologie de la négation. En cela, le juge appliquant la législation en vigueur n'intervient pas pour savoir si ce que dit l'historien est vrai, mais si son travail et ses allégations révèlent une intention de nuire. A ce sujet faut-il rappeler l’historique de la genèse de la notion de crime contre l’humanité qui par la suite donnera naissance au concept de génocide élaboré par Rafael Lemkin et la place centrale qu’a occupé sa réflexion sur le génocide des Arméniens[37] dans cette élaboration de même que ce qu’il appelle « le génocide soviétique en Ukraine » dont l’arme de destruction dit-il « est l’arme de la famine ». En effet, ce sont ses réflexions sur ces deux événements qui l’ont sensibilisé et lui ont permis de comprendre très tôt le danger extrême de ce que préparait à son tour Hitler. Ainsi comme le dit Jean-Baptiste Racine dans son livre Le génocide des Arméniens. Origine et permanence du crime contre l’humanité : « L’extermination des Arméniens a été la genèse de la notion de crime contre l’humanité tandis que le génocide des juifs a permis le basculement de la notion dans le droit positif.»[38].

Or René Remond parle de l’énormité du crime contre l’humanité, « crime qui passe l’entendement » dit-il, mais il en parle comme s’il s’agissait d’une différence de degré et non de nature c’est pourquoi, semble t-il, il n’en mesure ni les effets symboliques ni les effets psychiques que génèrent la transmission du trauma que produit ce crime spécifique aussi bien pour les individus que pour la société à laquelle ils appartiennent. En effet, un génocide ne s’inscrit pas dans l’histoire mais rompt l’histoire. Il désagrège le tissu symbolique du lien communautaire, éclate les repères de temps et d’espace et c’est là que atemporalité et imprescriptibilité apparaissent comme lui étant constitutives et prennent tout leur sens en même temps que l’impunité devient leur corollaire incontournable.

De même qu’il semble ne pas comprendre que l’oubli n’est pas interdit mais tout simplement impossible dans le cas d’un génocide, que les effets du temps n’effacent pas la mémoire mais bien au contraire la renforcent, une mémoire qui devient d’autant plus dévastatrice qu’on tente de l’occulter. Ce qui est particulièrement claire dans le cas du génocide des Vendéens. [39].

De son coté Vladimir Jankelevitch dans son livre l’imprescriptible à propos du génocide des juifs dont sa famille fut victime et comparant le génocides des Juifs à ce qu’il appelle globalement « des massacres », parle d’une non filiation avec eux, puisque cette comparaison serait, dit-il, purement du négationnisme et aurait uniquement pour but en banalisant le génocide des Juifs, de s’en « débarrasser »[40] celui-ci étant unique et donc incomparable parce que issu de l’antisémitisme et inséparable de celui-ci. Il ne les rapproche donc d’autres génocides que pour nier leur caractère génocidaire. Ce à quoi il s’applique dans les paragraphes suivants.

 C’est ainsi que pour lui rapprocher les crimes de Staline de ceux d’Hitler, ne serait fait que dans le but de permettre d’excuser ceux d’Hitler et il poursuit : « Aussi a-ton trouver encore mieux : Hitler se serait inspiré du sultan ( !) Qui organisa, au début du siècle, l’odieux massacre des Arméniens. Si les juifs ont été exterminés c’est la faute d’Abdul-Hamid. Un éminent historien a même écrit que les « noyades de Nantes » sous la Terreur étaient le véritable précédent d’Auschwitz et de Treblinka. Et il conclut par cette phrase effrayante : » il n’est donc arrive aux juifs rien que de très ordinaire » Traduire les noyades de Nantes et la Terreur n’étaient rien que de très ordinaire, de même qu’il dira que « le massacre des Arméniens ne fut qu’une flambée de violence » donc en rien comparable à la programmation du génocide des Juifs.  De même qu’il n’a rien à voir avec « ces excès déplorables qui font souvent le cortège des révolutions, et qui ne sont pourtant pas voulus comme tels par le révolutionnaire : car le terrorisme est moins souvent une intention expresse du révolutionnaire qu’une dégénérescence de la révolution. »[41]

C’est me semble t-il bien facilement dédouaner les génocidaires comme les révolutionnaires de toute responsabilité en séparant radicalement le génocide des Juifs de tous les autres crimes contre l’humanité et en faisant de celui-ci le seul génocide. Et Vladimir Jankelevitch de conclure qu’au lieu de poursuivre les bourreaux nazis, «nos distingués casuistes» comme il appelle ceux qui défendent la thèse de l’existence d’autres génocides «ont mieux à faire : il faut absolument escamoter l’atroce génocide et trouver dans l’histoire d’autres Auschwitz qui dilueront l’épouvante du vrai Auschwitz. Cette inversion des mouvements les plus naturels du cœur et de la raison, je ne puis l’appeler que perversité.»[42] Comme si la recherche de tout autre crime contre l’humanité ne pouvait être qu’une entreprise négationniste visant à banaliser le génocide des Juifs.

Il y a là, de la part de Vladimir Jankelevitch, une méconnaissance de l’histoire qui confine à la falsification en ce qu’il cède lui, là, à un mouvement passionnel au mépris de toutes données historiques auxquelles, sans doute, il ne s’est pas intéressé.

On pourrait laisser de coté de telles paroles si elles n’étaient de Vladimir Jankelevitch qui représente par ailleurs une figure essentielle de la philosophie morale française et si en outre, elles ne rejoignaient pas certains des propos de Liberté pour l’histoire. Ses propos ne sont pas, en effet, si éloignés de ceux que tiennent certains historiens actuels qui veulent réserver aux seuls crimes nazis et pour un temps limité l’imprescriptibilité et la rétroactivité en même temps que le mot de génocide.

Ainsi retrouve t-on chez René Rémond les mêmes arguments que chez Vladimir Jankelevitch lorsqu’il parle de l’application de la loi Gayssot au génocide des Arméniens dont il conteste que ce fut génocide. « On perçoit le saut effectué de la loi Gayssot à la loi à la loi sur le génocide arménien. …Si personne ne contestait que les Turcs avaient fait mourir dans des conditions inhumaines des centaines de milliers d’hommes et de femmes, était-ce bien par exécution d’une décision qui visait expressément à exterminer jusqu’au dernier Arménien ? » Et il ajoute « En outre, à qualifier l’événement de génocide, on banalisait le concept élaboré à propos de la shoah, dont on diluait la spécificité et le caractère exceptionnel. Cette deuxième loi mémorielle avait enfin pour conséquence d’ouvrir une sorte de compétition entre les victimes. »
 Ainsi nous voici revenu à la banalisation et même à la perversité que dénonce Vladimir Jankelevitch lorsqu’il est question du génocide des Arméniens.

Et René Rémond d‘insister dans le post-crypton de son texte L’histoire et la loi : « Mais ne vient-on pas d’apprendre que le groupe parlementaire socialiste à l’assemblée s’apprête à déposer une proposition de loi prévoyant des sanctions pouvant aller jusqu’à cinq années d’emprisonnement pour quiconque nierait le génocide arménien ? C’est aligner celui-ci sur la shoah et lui étendre le bénéfice de la loi Gayssot. Les politiques sont décidément incorrigibles : l’émotionnel l’emporte sur le raisonnement.» [43]

Peut-on dire plus clairement que seules les victimes de la shoah ont été victimes d’un génocide ?
Ainsi aux historiens sont attribuées la raison, l’objectivité et…la vérité tandis qu’aux politiques et aux autres reviennent l’émotionnel et l’affect qui ne peuvent être eux que partisans et mensongers.

Et René Rémond de poursuivre dans ce sens « La rétroactivité et l’imprescriptibilité[44] que prévoyaient les jugements de Nuremberg, puis la loi de 1964 comme la loi Gayssot qui s’y réfère étaient limitées à la période des crimes nazis. On ne remontait en arrière que de cinq ou six ans….en quelques années, on est passé d’une rétroactivité de six ans à une rétroactivité de six siècles. » C’est ainsi qu’ajoute t-il « le « génocide » vendéen attend sa reconnaissance officielle. »[45] Et, là encore, comme dans le texte de Vladimir Jankelevitch, il est question de la Vendée mais toujours comme repoussoir à l’extrême de l’inenvisageable et le comble de la revendication abusive, injustifiée, absurde mais pourquoi alors éprouver le besoin de nommer comme génocide possible le génocide des Vendéens si c’est pour le nier ?

Et si toute cette argumentation n’avait pour seul objectif que de faire que la question de l’existence d’un génocide des Vendéens ne puisse même pas être envisagé, c’est-à-dire fasse l’objet constant d’un mémoricide répété ?

L’’incompréhension et la résistance dont font preuve certains historiens à l’égard des caractéristiques génocidaires, son impossible à penser ne font-ils pas partie des raisons de son repli sur le génocide des Juifs qui, en ce cas, s’il était unique et seul de cette espèce monstrueuse « débarrasserait » et mettrait à l’abri le reste du monde et l’histoire de cet incommensurable meurtre ? Position qui, si l’on reprend en l’inversant les arguments de Vladimir Jankelevitch, peut prendre alors paradoxalement le visage d’une forme d’antisémitisme. C'est-à-dire une incapacité à penser les particularités génocidaires dans ses conséquences psychiques atemporelles et à envisager le génocide comme un mode d’autodestruction de notre humanité, une possible ouverture constante de l’humain au mal radical et non pas comme un événement ahistorique ponctuel et unique réservé aux seuls Juifs.

Ce qu’exprime Jean-Baptiste Racine, parlant du génocide des Arméniens, suivant en cela les traces de Rafaël Lemkin dont l’objectif premier était la prise en compte au niveau international des génocides, comme étant une question qui d’emblée concerne l’humanité en son entier car ils en visent les fondements et pour cela nous concernent tous.

« Le génocide des Arméniens est bien une question universelle et actuelle. La violation massive des droits de l’homme et plus particulièrement un génocide (le crime des crimes) intéresse tout le monde à toute époque le respect des droits de l’homme postule une conscience universelle qui ne connaît aucune barrière de temps et d’espace. C’est le sens profond de l’imprescriptibilité du crime de génocide…C’est aussi le sens de la compétence universelle qui autorise un juge d’un pays qui n’entretient aucun lien avec la commission d’une infraction pénale (notamment un génocide) à juger des personnes responsables de cette infraction. »[46]

Cette méconnaissance comme ce refus d’intégrer l’existence du génocidaire dans l’humain conduit certains historiens à des distorsions comme à des procès d’intention à l’égard de ceux qui tentent de dévoiler l’existence des génocides en même temps que de trouver des réponses pour les survivants en souffrance et des modes de préventions inscrits dans le juridique, mais un nouveau juridique « qui se construit, dit Antoine Garapon, au-delà du droit plutôt que contre le droit » et au regard de qui « toute exigence juridique, tout formalisme prend rapidement un caractère déplacé, voire scandaleux »[47] En effet, poursuit-il « Si l’on répare un préjudice, une identité niée demande à être reconstruite, réaffirmée par un acte judiciaire à beaucoup d’égard inédit : la reconnaissance. » [48] C’est ce nouveau juridique qui serait donc chargé d’édicter une loi symbolique réparatrice qui prendrait en compte une éthique inséparable du concept d’humanité. Mais introduire l’humain dans le juridique n’était-ce pas précisément le projet de la Révolution française en élaborant et instituant La déclaration des droits de l’homme qui va devenir un texte fondateur de la démocratie dans le monde et le préambule de la constitution française?
Mais revenons à ces procès d’intention, faits au nom de la vérité et de la neutralité de l’Histoire dont seraient seuls dépositaires les historiens, et qui consiste essentiellement, pour contrer les opinions adverses, à les dénigrer et à les diffamer y compris en utilisant le mode d’argumentation pervers qui consiste à accuser l’adversaire de pratiquer ses propres méthodes comme nous le verrons avec ce qui s’est passé pour Reynald Secher lorsqu’il a démontré, preuves à l’appui, l’existence d’un génocide des Vendéens.

« L’affaire commence à tourner mal quand l’histoire qui appartient à personne et consiste à faire du passé l’affaire de tous, ne se voit plus écrite que sous la pression de groupes de mémoire intéressés à faire prévaloir leur lecture particulière. S’amorce alors un changement d’une tout autre nature, un basculement d’une toute autre portée ; on passe d’une mémoire modeste, qui ne demande qu’à être enfin reconnue, respectée, intégrée au grand registre de l’histoire collective et nationale, une mémoire essentiellement accusatrice et destructrice de cette histoire. Imposant une interprétation générale et tordue, impatiente de voir sa propre version officialisée et protégée par le rempart de la loi républicaine. Et prête au nom de la souffrance et de la vérité confondue, à imposer ses revendications par des moyens peu regardant : noyautage politique, chantage électoral, et, s’il le faut menace physique et personnelle. S’agit-il encore de mémoire ? »[49]

Ainsi « ces mémoires individuelles » parce qu’elles se situent hors le consensus de l’histoire collective, où les maintient cependant le mémoricide, deviennent suspectes et sont jugées par le corpus des historiens fausses lorsqu’elles prétendent et revendiquent leur inscription donc leur appartenance à cette histoire collective. C’est face à ce refus que ces revendications peuvent se faire, à juste titre, accusatrices, la destructivité étant elle du coté du mémoricide qui maintient l’exclusion de ces mémoires de son appartenance au collectif national.
Autrement dit ce que sous-entend Pierre Nora c’est que les revendications des Vendéens n’étant soutenus que par des mémoires individuelles, donc subjectives, c’est-à-dire pour lui partisanes au sens péjoratif de ce mot, ne sont pas, de son propre aveu, protégées par les lois de la république, et n’ont de ce fait non seulement aucune valeur mais encore aucun droit à l’existence car porteuses d’aucune vérité. Ainsi le cercle vicieux fonctionne à plein. Pas de reconnaissance pas de droit, pas de droit pas de reconnaissance.

En effet, ce que demandent « ces mémoires individuelles » c’est précisément pouvoir ne plus être que des mémoires individuelles, mais de faire partie de l’histoire de la nation dans laquelle ils vivent, ce qui nécessiterait la levée du mémoricide et la reconnaissance du génocide lorsqu’il s’agit des Vendéens, c’est-à-dire de leur histoire particulière, partie d’une histoire par ailleurs commune, celle de la France. Or le mémoricide ôte et le droit et la crédibilité à toutes les paroles venant de ce lieu délégitimé et mis hors lois comme hors protection des lois.

Sans doute est-ce de cela dont il est question lorsque Reynald Secher écrit sa thèse et ce pourquoi il deviendra la cible d’une mise à mort sociale accompagnée de menaces de mort, de vol de manuscrit et de tentative de corruption toutes attaques dont il témoignera plus tard dans son livre La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen[50] .

Attaques qui sont autant de preuves, s’il en est encore besoin, de la virulence active et toujours prête à surgir non seulement en paroles mais en actes du mémoricide qui se réveille dés que la parole d’un héritier de victimes tente de se faire entendre au nom de celles-ci. C’est donc ce mémoricide qui permet que ces actes restent impunis et comme non advenus puisque rien n’est venu ni empêcher ni sanctionner son éviction de l’université ni les multiples violences qu’il a subies.
Et dans ce cas il ne nous est pas possible de ne pas nous interroger à notre tour sur qui emploie des moyens peu regardant et au nom de quelle mémoire ces actes meurtriers à son égard sont commis puisque non seulement il n’est pas libre de penser l’histoire, mais encore subit il des menaces et des actes qui ne sont pas sanctionnées et l’est-il, de plus, par des organismes dépendant de l’état : l’exclusion des l’université et interdiction de paroles dans les colloques universitaires. N’est-on pas là face à un négationnisme actif d’état qui s’exerce par l’entremise de notables de sa société : universitaires mais aussi médias ?

Il est donc possible de penser la négation du génocide des Vendéens mais il n’est pas possible de penser son existence. En effet, s’il n’y a pas eu de génocide comment les actes issus de son déni pourraient-ils être sanctionnés puisque c’est l’affirmation de son existence qui est réprimée, d’une répression qui échappe à la loi. Ainsi est-ce celui qui pose l’existence du génocide qui se trouve sans protection de la loi. Dés lors où se trouve la liberté de pensée sinon du coté du retour de la violence génocidaire qu’exercent ceux qui soutiennent ce mémoricide ?

Est-ce cette liberté-là que réclament les signataires de Liberté pour l’histoire?

Ainsi l’idéologie qui sous-tend « liberté pour l’histoire » est que les historiens seraient porteurs d’une pensée libre et indépendante et donc garante de la vérité tandis que de leur coté les politiques mais aussi les juristes ne pourraient être que des falsificateurs de l’histoire qui la distordraient à des fins partisanes. C’est oublier que les historiens peuvent être eux aussi assujettis à une histoire officielle qu’ils défendraient à des fins idéologiques ce qui semble être le cas dans la question des génocides comme nous l’avons souligné, et en particulier celui du génocide des Vendéens. Tant il est vrai que la neutralité est un mythe et la vérité trop complexe pour appartenir à un groupe. L’histoire officielle est donc toujours soumise dépendantes des tabous, des silences[51] qu’elle construit pour protéger l’image et les fondations de sa société.

Ce qui légitimement conduit Reynald Secher à s’interroger sur les raisons de cette violence et des multiples attaques dont il a fait l’objet dans son livre La désinformation et sur ce qui l’a engendrée : « Est-ce par peur de faire resurgir officiellement ce très ancien passé qui donne un autre visage à notre révolution. » et il poursuit :« On peut légitimement se poser la question de savoir comment un peuple souverain, qui a fait la révolution au nom des droits de l’homme et du citoyen, a pu concevoir et mis en application cet anéantissement et cet extermination d’une partie de lui-même au nom de ces mêmes droits. » [52] N’est-ce pas cette France de la Terreur et ses contradictions qu’un consensus s’attache à maintenir occulter ?

Dés lors comme le dit Antoine Garapon « Si le premier défi que prétendent relever les actions de demandes de réparation est de mettre un terme à des injustices historiques (Par, en premier lieu, la reconnaissance) en second lieu, moins visible et souvent même inconnu de ceux-là mêmes qui les intentent est de réduire le sentiment d’éloignement de la cité politique à laquelle ils appartiennent… Ce qui demande à être réparé, c’est un bannissement, l’exclusion d’une communauté politique »[53] qui produit « une sorte d’exil politique » dira t-il plus loin, et «qui mine la citoyenneté formelle. » [54]

En ce cas, de la part de la France, refuser de reconnaître avoir, au nom de cette république, pratiqué un génocide, toujours légalisé, ne serait-ce pas une des manières de maintenir les Vendéens dans cette exclusion de la communauté ?

De même que le serait encore cette réponse qui fut faite à la demande de Vérité pour la Vendée d’effacer le nom de Turreau et d’Amey de l’Arc de triomphe « que d’avoir son nom gravé sur l’Arc de triomphe ne représente aucune sacralisation mais constitue seulement une donnée historique» et que ce serait falsifier l’histoire que d’effacer ces noms de L’Arc de triomphe ? On peut se demander si la falsification de l’histoire ne serait pas plutôt et précisément du coté de leur inscription et non de leur effacement, effacement qui serait alors un acte qui rétablirait la vérité de l’histoire. Les actes génocidaires de ces généraux les rendant indignes de figurer au coté du (des) soldats inconnus dont des Vendéens font partie? « Nous pensons à ces anciens combattants vendéens venus se recueillir devant cette flamme du soldat inconnu. Comment leurs pensées ne seraient-elles pas allées alternativement à leurs camarades morts au Champ d’honneur et aux bourreaux de leurs arrière grands- parents dont les noms jouissent de l’immunité procurée par l’inscription à l’inventaire des monuments historiques ? » Répond Vérité pour la Vendée à la lettre du ministre.  C’est dire que cette inscription exonère implicitement et de fait ces généraux des crimes qu’ils ont commis et ceci malgré la dénégation du sous directeur des monuments, puisque c’est lui qui signe cette lettre de réponse. On retrouve là une analogie avec la polémique qui eue lieu autour du dépôt de gerbe sur la tombe de Pétain au titre de faits de guerre de 14-18 par François Mitterand en 1992 comme l’intégration du crime contre l’humanité au cœur des commémorations d’Etat.

D’autre part s’en remettre aux historiens pour rétablir la vérité quant on sait qu’il participent au mémoricide n’est qu’une manière de se débarrasser du problème, un problème qui, en outre n’est pas de la seule compétence de ceux-ci puisque comme le dit encore Antoine Garapon « A la différence de l’histoire la justice ne se penche pas sur le passé pour le situer le plus fidèlement possible mais pour mette fin à un événement qui a heurte une communauté politique en contestant ses valeurs ce qui place le juge toujours sur deux plans : celui du passé et celui du présent » et il insiste « Si l’historien cherche à restituer le passé, le juge commet nécessairement des anachronismes, en visitant l’histoire avec des catégories présentes. » [55]

Ainsi retrouvons nous ici, dans le propos d’Antoine Garapon, les dimensions d’atemporalité, d’imprescriptibilité et d’impunité qui, inscrites dans les lois mémorielles, en font la nouveauté. Dimensions qui permettent d’introduire comme leur corollaire logique la rétroactivité pour les douleurs de l’histoire qui ne passent pas. Au regard de cela il serait plus que temps d’abroger les lois de 1973 qui légalisaient le génocide des Vendéens. Abrogation qui, en reconnaissant l’existence d’un génocide des Vendéens, mettrait fin au mémoricide dont il est l’objet depuis plus de 200 ans et que, à cette occasion, l’effacement des noms des généraux Turreau et Amey de l’Arc de triomphe aille de soi.

A ce sujet Jean-Baptiste Racine dit ceci : Ainsi y a-t-il dans l’émergence de la notion juridique du crime contre l’humanité, ce qui révèle précisément le passage progressif de la morale au droit. Cela confirme que le génocide des Arméniens est bien le lieu de gestation du concept de crime contre l’humanité le moment où la notion s’est précisée est sortie de la gangue de la morale pour entrer dans le monde du droit … tout l’enjeu de la répression du crime contre l’humanité est d’enjamber la souveraineté d’un état pour sanctionner ses dirigeants … On passe de lois au crime où c’est l’humanité qui est victime »[56]Ainsi les rapports et les liens entre histoire, droit, politique et éthique qui est le nouveau partenaire introduit, s’en trouvent bouleversés.

Précisons que bien que définitivement crée lors des procès de Nuremberg, cette notion de crime contre l’humanité, apparaît dès 1915 dans la Déclaration alliée sous la mention de " crime contre l'humanité et la civilisation ". Elle est ensuite reprise en 1919, lors de la Conférence de la paix qui évoque " les crimes contre les lois de l'humanité.

Il s’est donc produit au début du XXéme siècle une ouverture liée à un bouleversement des instances qui s’est opéré grâce l’apparition du concept de « crime contre l’humanité » puis de celui de génocide et à leur introduction dans le juridique et le politique qui, en introduisant la dimension de l’éthique, a entraîné la mise en question de la toute puissance de la souveraineté et donc de l’impunité des l’états-nations et conduit à faire appel à une internationalisation du juridique qui, de ce fait, acquiert un pouvoir supra national, si difficile et contesté soit-il par ailleurs. Mais dont le principe, en tout cas, reste un acquis.[57]

Par ailleurs, si nous revenons aux lois mémorielles Sevane Garibian[58] distingue la loi Gayssot qu’elle qualifie de normative de la loi qui concerne le génocide des Arméniens qui serait purement déclarative donc essentiellement symbolique, d’un symbolique cependant proche de l’illusoire, puisqu’elle ne contient pas la pénalisation de sa négation, Sa négation restant alors dans l’impunité. Ce qui illustre qu’en l’absence de la pénalisation de son déni la reconnaissance d’un génocide se trouve en partie vidée de son sens.[59] Puisque cette impunité permet à la virulence toujours active des négationnistes et aux liens pervers qu’ils entretiennent entre eux de se poursuivre.

Voici pour illustrer cette persistance toujours active de la filiation perverse des génocides et de leur déni l’exemple frappant de cette demande d’indemnité déposée par les Arméniens en 2006 aux USA, « En 2006, des descendants de victimes du génocide arménien ont déposé une plainte en nom collectif (« class action ») devant un tribunal de Los Angeles, contre la Deutsche Bank et la Dresdner Bank, qu’ils accusent d’avoir conservé ou versé à l’Etat turc des millions de dollars placés par leurs ancêtres massacrés entre 1915 et 1917. Le procès est en cours. Le journaliste arméno-américain Harut Sassounian révèle que la République de Turquie vient de faire une pétition en tant que "amicus curiae" (ami de la Cour) pour soutenir les accusés allemands. Ainsi, non seulement les Etats turc et allemand étaient complices en 1915 de l’extermination du peuple arménien de l’Empire ottoman, mais ils sont encore aujourd’hui, en 2011, solidaires devant les descendants de leurs victimes : les compagnies d’assurance allemandes ont demandé qu’une Cour d’appel fédérale US tienne une nouvelle audience, car elles contestent son jugement en faveur des requérants arméniens. Elles viennent donc de recevoir un soutien officiel d’Ankara.

Rappelons, et ce n’est pas anodin, l'implication des banques allemandes dans la machine de mort nazie. La Dresdner Bank, troisième banque allemande, a participé au commerce de l'«or nazi», y compris bijoux et prothèses dentaires arrachés aux déportés. Elle a admis (au terme de 60 ans de silence) avoir financé la construction des chambres à gaz d'Auschwitz et s‘être appropriée des entreprises juives (dans un rapport intitulé "La Dresdner Bank dans l'économie du troisième Reich", commandé en 1997 par la banque et rédigé par une commission indépendante de quatre historiens). La Deutsche Bank, première banque privée allemande, a – quant à elle - avoué avoir contribué à financer la construction du camp d'Auschwitz, où ont été tués près de 1,5 million de déportés, juifs pour l'essentiel. Manfred Pohl, directeur de l'institut d'histoire de la Deutsche Bank, a reconnu en 1999 que certains dirigeants de la banque savaient à quoi servaient les installations qu'ils finançaient.

L’argent volé aux descendants des morts arméniens du génocide de 1915 a-t-il servi à financer la machine de mort nazie ?

La pétition en réfère à tort au génocide comme à "Une souffrance mutuelle des Arméniens et des Turcs ottomans" et aux "Misères de la guerre." Elle écarte avec désinvolture la Proclamation de 1981 du président Reagan reconnaissant le génocide arménien et elle omet toute référence aux deux résolutions du Congrès adoptées en 1975 et en 1984 reconnaissant le génocide.

La pétition turque s’en prend à la loi californienne qui rallonge le délai limitant les réclamations arméniennes, accordé aux héritiers des victimes du génocide contre les compagnies d’assurance. Elle prétend que la législation californienne "offense la souveraineté de la Turquie en légiférant sur l’histoire turque et en déclarant que la Turquie et les régimes précédents sont coupables de crime de génocide." Elle poursuit en déclarant : "La Turquie n’accepte pas qu’une législation américaine, ou tout autre responsable officiel, formule sa propre définition du génocide en particulier pour déclarer que la Turquie ou ses prédécesseurs sont coupables de ce crime."

Le gouvernement turc a joint deux lettres à sa pétition ; l’une signée par son ambassadeur aux États-Unis et l’autre par le président du Comité des Affaires étrangères du Parlement turc. La Cour d’appel fédérale devrait promptement rejeter ces deux lettres ainsi que la pétition, comme étant du matériel de propagande n’ayant aucune valeur juridique. »[60]
Le juridique est donc bien là nécessaire pour tracer une ligne de démarcation entre l’humain et sa double transgression celle du crime contre l’humanité et celle de son déni, déni qu’installe dans le temps son mémoricide. Il pose comme légitime les sanctions pour les coupables comme la nécessité de réparations diverses pour les victimes et leurs héritiers dans l’atemporalité de l’imprescriptibilité comme principe et ceci malgré les énormes difficultés et compromis incontournables que leur mise en œuvre entraîne.

C’est ce que dit encore d’une autre manière Sevane garibian lorqu’elle dit que « Contrairement a ce que laisseraient penser certaines critiques, ce n'est pas tant l'adoption d'un texte de loi visant à pénaliser la négation du génocide des Arméniens, sur le modèle de la loi Gayssot, qui est difficilement conciliable avec les exigences d'une société démocratique. C'est la négation en tant que telle. La négation comme atteinte à l'ordre public et, plus fondamentalement encore, au droit au respect de la dignité humaine dans sa portée collective ; c'est-à-dire un droit qui exprime la solidarité entre les humains et fonde le principe même de leur égalité. Un droit dont la reconnaissance mérite protection. »[61]

Autrement dit, il s’agit là d’un choix de société mais aussi d’un choix politique qui nous renvoie à cette question : qu’implique l’apparition de l’humanité désignée comme (possible) victime dans le champ juridique ?

Apparition qui nous renvoie, par ailleurs, directement à la déclaration des droits de l’homme, là où elle fut pour la première fois explicitement exprimée les droits de cette humanité. D’où le paradoxe de cette double matrice que porte la Révolution française celle des génocides et celle des droits de l’homme, c’est dans leur contemporanéité et leur lien que réside la difficulté à les penser. Il n’est cependant pas question de se servir l’avènement des droits de l’homme pour exonérer les crimes de la Terreur et de justifier l’un au nom de (des) autres.

Ainsi sans faire d’amalgame ne pourrait-on dire que ce mémoricide sert aussi de matrice d’impunité aux traitements qui sont infligés actuellement en France aux étrangers et en particulier à ceux dits en « situation irrégulière » ceux qui comme ce malien sans papiers à Paris à qui Delphine Coulin prête sa voix dans Samba pour la France qui « Disait un jour, le chagrin accumulé par tous ceux que vous avez méprisés et rejetés encombrera votre pays et polluera votre bonheur. Vous sentirez autour de vous rôder leurs âmes errantes. Et vous ne pourrez plus être heureux longtemps. Il n’y a qu’un seul monde. »[62]

C’est pourquoi pour conclure, mais peut-être aussi pour introduire à la lecture du livre de Reynald Secher et en mesurer tous les enjeux, nous poserons cette ultime question : Comment la France traite t elle cette « humanité victime » et quelles conséquences a ce mémoricide concernant le génocide des Vendéens dont il est l’un des traitements, sur toutes les autres humanités en souffrance qu’elle abrite sous son toit ?


[1] Etaient nommés brigands et son extension « la race des brigands » tous les habitants de la Vendée. Cette dénomination s’étend aux ascendants comme aux descendants de ceux-ci, ce qui est le propre du génocidaire.
[2]Loi du 1er octobre 1793.
[3] Lettre des conventionnels Tallien, Treillard, Sieyès, Doulcet, Rabaud, Marec, Cambacérès trouvée par les Chouans le 10 juin 1795. In avant propos de Reynald Secher dans Gracchus Babeuf, la guerre de la Vendée et le système de dépopulation, Le Cerf, Paris, 2008, p.30.
[4] Akthandi (Dogan) Justice Turque : témoignage d’un intellectuel turc. www.collectif van.org. « Erdoğan Akhanlı a été inculpé en Août 2010 pour des motifs de droit commun, concernant sa prétendue implication dans l’attaque d’un bureau de change, pour son « rôle » de chef de gang, et le fait qu’il serait l’instigateur d’un complot visant à renverser l’ordre constitutionnel en Turquie. Par ces accusations mensongères, l’Etat turc cherche à se débarrasser d’un intellectuel turc gênant : l’engagement de l’écrivain turco-allemand en faveur de la reconnaissance du génocide des Arméniens et des Assyriens, toujours officiellement nié par la Turquie, est en lien direct avec son arrestation. » www. collectif van.org du 10.01.2011
[5] Atemporalité signifiant aussi ce qui reste éternellement présent et ne peut jamais devenir du passé.
[6] Voir p. les énoncés des lois citées par Reynald Secher.
[7] Babeuf (Gracchus), op., cit., p. 65.
[8] Terreur, in: Furet (François), Ozouf (Mona), Dictionnaire critique de la Révolution française, Paris, Flammarion, 1988.
[9] Akhanli (Dogan) Justice turque : témoignage d’un intellectuel turc. Op, cit.,
[10] Dadrian (Vahakn), Histoire du génocide arménien, stock, 1996.
[11] Carzou ( Jean-Marie), Arménie 1915. Un génocide exemplaire, Flammarion, Paris, 1975, p.210.
[12]Mais de plus en plus de voix s’élèvent en Turquie à la fois pour parler des conséquences désastreuses psychiques pour les descendants de uns et des autres de la persistance du déni de ce génocide, mais aussi pour le dénoncer et demander sa reconnaissance.
[13] Tribunal permanent des peuples, Le crime de silence. Le génocide des Arméniens, collection champ, Flammarion, 1984.
[14] Lepsius (Johannes), op. Cit.,
[15]   .Op, Cit., p. 6
[16] Procédé étrangement similaire à celui que pratiqueront les Turcs à l’égard des enfants mais aussi des adultes noyés dans l’Euphrate qui devint ainsi rouge de leur sang. « Un grand nombre d’enfants arméniens ont été détruits par noyade de masse dans la partie basse de l’Euphrate mésopotamienne, spécialement dans la zone de Deir-Zor. L’équivalent arménien d’Auschwitz. Selon le témoignage d’un survivant arménien, Mustapha Sidki, le chef de la police de Deir Zor le 24 octobre 1916, donna l’ordre de transporter 2000 enfants orphelins, les mains et les pieds liés, sur les rives de l’Euphrate. Ils furent ensuite jetés dans le fleuve, deux par deux, à la satisfaction visible du chef de la police, qui prenait un plaisir spécial à la vue du drame de ces noyades.» Des enfants victimes du génocide envoyé par la campagne pour la reconnaissance du génocide arménien de Vahakn Dadrian.
[17] Ternon (Yves), L’état criminel, les génocides du XXe siècle, Seuil, 1995, p. 103.
[18] Taner Akcam, les génocides dans L’histoire manière de voir n°76, p.67.
[19] Özkoray (Eröl) Le putsh permanent, Sigest, 2010, p. « Les journalistes, universitaires et intellectuels turcs ont fait l’objet de procédures judiciaires à cause de cet article. Le journaliste arménien Hrant Dink a été assassiné en 2007 à la suite d’un complot d’Etat après sa condamnation (toujours l’article 301) qui était par ailleurs un scandale juridique….Le romancier Orhan Pamuk est contraint de vivre à new York, après une tentative de lynchage lors de son procès à Istanbul et la menace de mort qu’il a eue directement de la part des assassins de Hrant Dink. » p. 44.
[20] Fethiye Cetin fut par ailleurs l’avocate de Hrant Dink.
[21] P. 99 ?
[22] Brossat (Alain). Brèves réflexions sur l’injonction du souvenir Mémoires et histoire débats 2003.
[23] Cetin (fethiye), op. Cit., p.
[24] E. Shafak, compte-rendu du colloque de Bilgi.
[25] Mendelshon ( Daniel ) Les disparus, Flammarion, 2007.
[26] Ce qui à chaque fois ne va pas sans difficultés tant du coté du pays reconnaissant que dans les rapports de celui-ci avec l’Etat turc.
[27] Nous avons vu, comment en ce qui concerne le génocide des Arméniens et malgré le déni toujours actif du gouvernement turc des espaces de reconnaissance extérieurs ont rendu possible une pensée et des chemins de restauration des génocidés comme de leurs descendants. A ce sujet voici la liste des pays ayant reconnus officiellement le génocide des Arménien : l'Uruguay en 1965 est le premier de ces pays, suivront : le Parlement européen en 1987, le Conseil de l'Europe en 1998. Une loi de reconnaissance est votée à la Douma russe le 14 avril 1995 et au Parlement grec en 1996. En 1998, le Sénat belge "invite le gouvernement turc à reconnaître la réalité du génocide perpétré en 1915 par le dernier gouvernement de l'Empire ottoman". Enfin le Liban et l'Italie en 2000, l'Argentine, les Pays-Bas, la Slovaquie et le Canada en 2004, la Pologne, le Venezuela et la Lituanie en 2005 et le Chili en 2007, reconnaissent par la voie législative le massacre des Arméniens comme un génocide. Par contre aucun pays ni instance internationale n’a jusqu’à présent pénalisé sa négation.
[28] Certes elle fut votée à l’assemblée nationale mais non votée par le Sénat, elle reste cependant toujours inapplicable.
[29] Erol Özkoray (Erol). op. cit., P 44.
[30] Jankelevich (Vladimir) L’imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité. Ed du Seuil p. 14.
[31] Ce texte s’ajoute aux six propositions de loi antérieures tendant a sanctionner la négation des crimes contre l’humanité déposées par des députés de tous mes groupes politiques pour lire les débats en leur entier voir sur internet
[32] Pierre Nora ; Liberté pour l’histoire, CNRS.
[33] Le monde 11 octobre 2003.
[34] Déclaration des droits de l’homme de 1793.
[35] A ce sujet voir note p. 28 sur la Dette odieuse qui rejoint cette introduction de l’éthique dans le droit, droit qui par ailleurs prend en même temps une dimension internationale ou supra nationale.
[36] Rémond (René), « L’histoire et la loi » Etudes n°4046, juin 2006.
[37] “I became interested in genocide because it happened to the Armenians; and after[wards] the Armenians got a very rough deal at the Versailles Conference because their criminals were guilty of genocide and were not punished. You know that they were organized in a terroristic organization which took justice into its own hands. The trial of Talaat Pasha in 1921 in Berlin is very instructive. A man (Soghomon Tehlirian), whose mother was killed in the genocide, killed Talaat Pasha. And he told the court that he did it because his mother came in his sleep … many times. ..So he committed a crime. So, you see, as a lawyer, I thought that a crime should not be punished by the victims, but should be punished by a court, by a national law.” Extraits d’un Interview de Rafaël Lemkin en 1949.
[38] Racine (Jean-Baptiste) Le génocide des Arméniens, origine et permanence du crime contre l’humanité, Dalloz, 2006. P. 47. Jean-Baptiste Racine est professeur de droit privé à l’université de Nice où il enseigne le droit international.
[39] Voir à ce sujet le remarquable documentaire de Jean-Noël Jeanneney et Pierre Beuchot « Contre l’oubli. Les traces des dictatures ». Comment 35 ans après, l’Espagne, la Grèce et le Portugal ont été marqués par les dictatures, à partir de la manière dont chaque pays a choisi de juger ses bourreaux et les conséquences que cela a eues et a sur les victimes et leurs héritiers.
[40] Refuser de reconnaître sa spécificité.
[41] Habdul-hamid auteur des massacres de 1895 qui sera suivi du génocide de 19150 dont le premier responsable est Talaat d’autre part il ne sait rien de la programmation de ce génocide et je le soupçonne de ne pas s’y être intéressé tant il était sûr qu’il ne pouvait être comparable au génocide des Juifs puisque celui-ci était, selon lui, lié directement et inséparable de l’antisémitisme.
[42] Jankelevitch (Vladimir) op., cit. p. 39.
[43] ! Et encore à propos des lois mémorielles « Les lois mémorielles ont été adoptées à partir de considérations essentiellement électorales... Qui relèvent plus de l’émotion que de la raison qui n’ont aucune légitimité scientifique et qui confondent la mémoire avec l’histoire » [43] René Rémond cité par Pierre Nora en exergue de liberté pour l’histoire
[44] L’imprescriptibilité c’est justement ce qui n’est pas limité dans le temps et est valable pour tous les crimes auxquels la définition de génocide s’applique.
[45] Pierre Nora op. cit. p. 13
[46] Racine (Jean-Baptiste) op. cit. p. 75. Quant à Claude Lanzman il oppose et préfère  « l’universalité des mémoires » à « la concurrence des mémoires ».
[47] Garapon (Antoine), Peut-on réparer l’histoire ? Colonisation, esclavage, shoah, Odile Jacob, 2008, p. 35.
[48] Garapon (Antoine) op. cit., p. 161.
[49]Rémond (René), op. cit. ,
[50]Secher (Reynald), La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen. Atelier fol’Fer, 2009.
[51] Silences que Marc Ferro, pourtant signataire du manifeste, dénonce dans son livre : L’histoire sous surveillance,  Folio/histoire, 1992.
[52] Secher (Reynald), op. cit., p. 82.
[53] Ce qui fait étrangement écho à l’annonce de la tenue d’une journée de commémoration en l’honneur du journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink, qui a été abattu il y a quatre ans, devant son journal Agos et qui vient d’avoir lieu à l’Université Bogazici :
« En choisissant Hrant Dink comme représentant de tous les meurtres non résolus, c’est se rendre compte de toutes les pertes dans la dernière période » a dit l’écrivain Karin Karakasli alors qu’elle s’exprimait dans une table ronde intitulée « la lutte de la communauté arménienne de Turquie pour devenir civile ». Ainsi devenir un civil, c’est-à-dire pouvoir faire partie de la société dans laquelle on vit est fondamental en même temps que le droit légitime de tout citoyen d’un pays. C’est pourquoi l’Etat se doit d’en être le garant.
[54] Garapon (Antoine), op. cit., p. 21.
[55] Garapon (Antoine), op. cit., p. 58. Voir à ce sujet la lettre de Vérité pour la Vendée demandant la suppression du nom de Turreau et d’Amey de l’Arc de triomphe et la réponse du ministére. p….
[56] Racine (Jean-Baptiste), op. Cit., p.
[57] A ce sujet la dette odieuse associant dette et odieux concepts appartenant à des corpus différents est précurseur et symptomatique d’une tentative d’humanisation et de moralisation du droit. La dette odieuse est une doctrine de droit, théorisée en 1927 par Alexander Sack, ancien ministre russe de Nicolas II et professeur de droit à Paris. C'est-à-dire à peu près au moment où Rafaël Lemkin élaborait son concept de génocide. Selon lui, « si un pouvoir despotique contracte une dette non pas pour les besoins et dans les intérêts de l’Etat, mais pour fortifier son régime despotique, pour réprimer la population qui le combat, etc., cette dette est odieuse pour la population de l’Etat entier. Cette dette n’est pas obligatoire pour la nation ; c’est une dette de régime, dette personnelle du pouvoir qui l’a contractée, par conséquent elle tombe avec la chute de ce pouvoir. »Cette doctrine cherche à formaliser la responsabilité des créanciers. Si ceux-ci connaissent les desseins de l’emprunteur, ils commettent « un acte hostile à l’égard du peuple » et s’exposent eux-mêmes au risque de non-remboursement si le régime est déchu. Ils ne peuvent donc réclamer leur dû.
[58] Garibian (Sevane) Voir au sujet des lois mémorielles son remarquable article, Pour une lecture juridique des quatre lois mémorielles. Esprit, fev 2006, pp.158-173.
[59]Ainsi si l’assemblée nationale a voté en janvier 2001 une loi reconnaissant en ces termes le génocide des Arméniens : La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 et adopté également en octobre 2006 une proposition de loi qui permettrait de réprimer la négation du génocide des Arméniens, le Sénat ne s’étant pas prononcé elle ne peut toujours pas être appliquée. Ce qui illustre cette incohérence. C’est pourquoi vient à nouveau d’être déposée au Sénat une demande de pénalisation de la négation du génocide des Arméniens.
[60] The California Courier, traduction du collectif van du 3 février 2011,. www. collectif van.org.
[61] Garibian (Sevane) Du négationnisme considéré comme une atteinte à l’ordre public, le monde 12 mai 2006.
[62] Coulin ‘Delphine) Samba pour la France, Seuil, 2011.